Courmayeur Champex Chamonix 2012

A 2h10 un samedi matin, c’est incroyable le monde encore présent dans les rues de Chamonix…

Les 300 derniers mètres qu’il me reste pour franchir l’arrivée sont passés trop rapidement. La fatigue et les douleurs n’existent plus. Ce ne sont plus mes jambes qui me portent mais le public. J’entends crier « Papa ! » dans la foule et Maxime me prend la main. 100 mètres plus loin c’est Lilou.

Tout coureur rêve de finir la CCC. Moi, à ce moment précis, je voudrais qu’elle dure éternellement…

3 semaines plus tôt :

La CCC a commencé réellement pour moi il y a un mois, dès qu’ont commencé mes congés d’été. Certes, ma préparation a débuté depuis bien plus longtemps mais c’est à partir du moment où je suis parti deux semaines dans le Queyras que l’aventure CCC a démarré dans mon esprit et focalisé mes journées.

Des vacances sous un temps magnifique, près de Saint Véran, où pendant deux semaines je me suis entraîné comme un besogneux. 6 sorties trail au petit matin de 4 heures minimum, suivies de nombreuses randonnées qui dépassaient souvent les 7 heures. Au total 200 km parcourus et 13.000 m de dénivelé en deux semaines.

Mais je n’ai pas l’impression d’en avoir bavé et accumulé de la fatigue tellement je me suis fait plaisir. Le meilleur souvenir de ces sorties restera une montée à la frontale au Pain de Sucre (3208 m) pour voir le jour se lever.

En plus de bouffer du dénivelé, cette préparation en montagne avait pour objectif de tester le matos qui sera utilisé sur la CCC. De ce côté-là, tout allait bien.

Mes bâtons Black Diamond Ultra Distance Z-pole sont une merveille de légèreté. Mon sac à dos Salomon Skin Pro 14+3 est un modèle de confort et est assez grand pour faire tenir le matériel obligatoire. Mes nouvelles Salomon S Lab 5 au top niveau confort, maintien et accroche. Ma frontale Petzl NAO éclaire encore mieux que les phares de ma Nissan Almera.

Le matos est prêt et le bonhomme va pas trop mal non plus : pas de douleur particulière et un parcours test autour de Saint Véran me permet de constater que j’ai gagné 15 min (sur 17 km) en 1 an.

Mais le dimanche 12 août, alors que j’étais en train d’admirer la vallée de Ceillac en descendant du col des Estronques, je pousse un cri de douleur à faire taire les marmottes et tombe sur le côté gauche…

Je viens de me tordre la cheville dans une ornière… Deux secondes d’inattention dans une descente rapide et la sanction est cash. Ma première pensée est alors de vivre la CCC au bord des sentiers, comme spectateur. J’en chialerais presque de colère, tellement cet accident est stupide et même pas impressionnant en plus.

Je me relève et par chance la cheville n’est pas douloureuse. Je continuerai ma sortie normalement et arriverai en trottinant à la nuit tombée au chalet des vacances. Mais une fois la douche prise, c’est le drame : la cheville commence à gonfler et la douleur se fait ressentir.

Je glace, je pommade pendant 2 jours et ça semble aller mieux. Je peux continuer à marcher et courir mais j’aurais, jusqu’au départ de Courmayeur l’appréhension de me faire mal en descente à la pose du pied gauche.

1 semaine plus tôt :

C’est donc moralement faible que j’arrive avec Laurence et les enfants à Courtenay (Isère), chez ma mère ou je passerai 3 jours avant de rejoindre Chamonix.

Une dernière sortie le lundi avant la course se chargera de me mettre définitivement le doute : La cheville n’est plus douloureuse mais je sens toutefois une faiblesse côté gauche. Pour couronner le tout, j’en bave sur une banale sortie sur route de 12 km. J’ai l’impression d’être épuisé avec une capacité respiratoire plus que limitée. Ca va être un fiasco vendredi !

A contrecœur, j’arrêterai quand même les apéros et les grosses bouffes la semaine avant la course… A quoi bon, autant se faire plaisir vu que ma CCC finira, au mieux, sur une civière…

Jeudi 30 août 2012 :

Il pleut des cordes à notre arrivé à Chamonix. Ca n’arrêtera quasiment pas pendant 3 jours.

C’est dans le même état d’esprit qu’un prisonnier qui récupère son baluchon à son entrée aux Baumettes que je fais la queue au centre sportif de Cham pour récupérer mon dossard.

Mais une fois le dossard entre les mains, la magie de l’UTMB commence à opérer…  Il doit y avoir des ondes positives qui émanent des deux puces collées à l’envers du dossard car la motivation et la confiance reviennent presque instantanément. Ce dossard est trop classe ! Comme ça doit être bon de courir avec ! La remise d’un teeshirt North Face aux couleurs de l’UTMB termine de me rebooster.

Je profiterai également de la présence d’ostéopathes pour une séance de kinésio taping (qui s’avèrera redoutable d’efficacité). A la consultation, l’ostéo qui m’examine confirme que la cheville gauche est faiblarde… Merde ! Moi qui reprenais confiance… Je n’ai plus qu’à croire au pouvoir de l’esprit qui m’a, lors du trail de Bonnieux, énormément servi.

Il pleut sur Cham et l’ambiance est étrange. Les milliers de traileurs venus récupérer leur dossard sont silencieux. A croire que « la légende UTMB » est en train d’impressionner tout le monde. C’est de toute évidence mon cas. Le sentiment d’être à un endroit où des milliers de coureurs rêvent d’être. A la fois un sentiment de fierté et la crainte de ne pas être à la hauteur.

Ça parle toutes les langues autour de nous, c’est hallucinant. L’émotion est déjà visible dans les yeux de ceux qui viennent de très loin comme les Japonais. Le moindre logo UTMB, qui inonde la vallée, est pris en photo pour prouver à ses amis et surtout à soi-même que « Ca y est, je suis à Chamonix et à quelques heures du départ de l’UTMB ou de la CCC (les coureurs de la TDS et de la PTL sont, eux, déjà en course) ». Chacun va connaître dans quelques heures le rêve d’un an pour certains, le rêve d’une vie pour d’autres.

Jeudi soir, la pression monte quand nous assistons à l’arrivée de Dawa Sherpa, grand vainqueur en larme de la TDS. Ça fout des frissons. J’ai vu pas mal d’arrivées mais une arrivée à Cham c’est vraiment quelque chose de différent. Les spectateurs sont autant émus que les coureurs. Voir ça est presque aussi intense  que le vivre (c’est ce que je pense à ce moment-là).

C’est avec des étoiles plein la tête que je vais me coucher. Dormir restera une autre affaire…

Vendredi 31 août 2012, 5h00 :

Je me lève 30 min avant le réveil avec le sentiment d’avoir passé une nuit blanche.

Je me suis habillé un paquet de fois avant une course, au petit matin, mais là je mets un temps fou pour le faire. J’ai l’impression de ne plus savoir comment mettre les vêtements dans le bon ordre sans parler du stress du sac… « Es-ce que j’ai rien oublié ? Est-ce qu’il est rangé de façon optimum ? Est-ce qu’il n’est pas trop lourd (4/5 kg environ une fois la poche à eau remplie) ?

Laurence m’accompagne en voiture à l’aire de départ des bus qui se trouve à quelques kilomètres de mon hôtel. Elle m’embrasse, m’encourage une dernière fois. Le lendemain, elle m’avouera que j’avais alors une gueule déconfite.

Clair que je ne fais pas le malin… Personne d’ailleurs. Dans le bus qui nous conduit à Courmayeur, personne ne parle. Chacun est déjà dans sa bulle alors que le départ aura lieu dans plus de 3 heures.

C’est dans les nuages que le bus pénètre dans le tunnel du Mont Blanc…

C’est par un grand soleil sans nuage qu’il en sort à Courmayeur !

Comme c’est beau ! Je suis subjugué par la beauté des paysages côté Italien que je ne connais pas du tout. Mais le grand soleil ne durera pas. Le temps de rejoindre la patinoire de Courmayeur et le ciel commence à se couvrir.

Chacun trouve sa place dans l’immense patinoire qui servira de point de rendez-vous des 1900 coureurs attendus sur la CCC. L’attente est encore longue avant le départ…

J’en profite pour me balader dans l’énorme complexe sportif. Sur la glace de la patinoire, l’équipe d’Italie de patinage de vitesse est à l’entraînement. C’est franchement impressionnant de les voir à l’œuvre.

Comme pour rappeler l’aspect mythique de l’évènement que nous allons vivre, les ouvertures vers l’extérieur de la patinoire sont d’immense vitraux qui rappellent ceux d’une cathédrale. J’interprète cette image comme un message qui signifie qu’à partir de maintenant notre destin est entre les mains de Dieu ou d’une puissance divine.

De l’agitation dans le hall de la patinoire me fait revenir à la réalité des lieux… Tout le monde se lève silencieusement et se rend sur l’aire de départ, au cœur de Courmayeur.

Du silence, digne d’une abbaye perdue en montagne nous passons au bruit et à l’ambiance survoltée d’un départ.

Là encore, de grands moments d’émotion lorsque sont joués les hymnes nationaux italiens, suisses et français. L’animateur en rajoute des tonnes pour faire monter l’ambiance. Finies la trouille et la boule au ventre. Tout le monde a envie de hurler son bonheur d’être là !

Catherine Poletti, Directrice de course, prend le micro pour  annoncer à ceux qui pourraient encore en douter que les conditions seront hivernales au-dessus de 2000 m. C’est pourquoi, comme annoncé une heure plus tôt par SMS, la CCC sera amputée de la montée à la Tête de la Tronche et de la Tête aux Vents, soit près de 1000 m de dénivelé et de 16 km environ.

10h00 : La première vague de départ est lancée !  Je suis dans la seconde et les 10 min d’attente sont horriblement longues…  Je veux courir ! Je veux goûter au mythe ! Je veux saluer les centaines de spectateurs serrés le long des barrières !

10h10 : CINQUE ! QUATTRO ! TRE ! DUE ! UNO !

Je m’élance enfin sous les cris de la foule, accompagné de la célèbre musique de l’UTMB. Quel bonheur ! C’est difficile de retenir ses larmes tellement l’émotion est à son comble. Autour de moi c’est la même chose. Des milliers de coureurs, heureux d’être là, voient enfin se concrétiser des mois d’entraînement et de sacrifices. On est tous comme des gamins à la vue du Père Noël. Tout est beau, tout est magique et le public de Courmayeur met toute sa ferveur pour que la fête soit encore plus belle.

On effectue une boucle dans Courmayeur par des petites rues étroites avant de commencer par attaquer la pente. Le soleil s’est même décidé de rejoindre temporairement la fête.

On abandonne le large sentier qui se dirige vers la Tête de la Tronche pour attaquer une pente raide qui va nous conduire directement au refuge Bertone. On évite ainsi le plus haut sommet de la CCC, manifestement pas en condition.

Cette montée est un régal, sans forcer j’ai le sentiment de grimper sans fournir d’effort. Le fait de commencer à rattraper rapidement des coureurs partis 10 m plus tôt (coureurs de la première vague) confirme que la forme est au rendez-vous. Je suis tout de suite rassuré : les 13.000 m de D+ effectués durant mes 2 semaines dans le Queyras ont été plus que bénéfique.

J’arrive rapidement au premier point de contrôle…

Refuge Bertone (1989 m). 56”25’ de course. 5 Km. Cumul D+ : 770 m. Place : 310

A l’analyse des résultats d’après course, j’ai confirmation d’une vitesse ascensionnelle plutôt rapide puisque je négocie cette pente à 800 m D+/heure, sachant que ma vitesse max doit tourner autour de 900/950 m D+/heure.

Bref, pas besoin d’avoir des chiffres pour constater que je grimpe bien et surtout que je me sens péter la forme. D’un autre côté, on vient de partir, donc pas de triomphalisme…

Pas d’arrêt au refuge Bertone qui n’a pas d’intérêt dans cette configuration du parcours. L’arrêt aurait été utile si on était passé préalablement par la Tête de la Tronche.

Jusqu’au refuge Bonatti, c’est un long single très agréable à flanc de montagne qui permet de prendre de la vitesse. « A droite ! », « A gauche ! », c’est le moment de doubler même si l’exercice est parfois difficile à cause de la densité de coureur au km2.

J’arrive au refuge Bonatti que je n’aurai pas le temps d’admirer. Je prends juste un verre d’eau et je repars aussitôt.

Refuge Bonatti (2010 m). 1:5548’ de course. 12,4 Km. Cumul D+ : 1037 m. Place : 309

J’ai une pensée pour ce grand alpiniste que fut Walter Bonatti et dans un réflexe pavlovien tourne la tête vers la chaîne du Mont Blanc. Elle me fait le plaisir de se montrer légèrement, c’est grandiose même si les nuages et la grisaille ambiante m’empêche de l’admirer dans son ensemble. Le versant Italien du Mont Blanc est une vraie découverte pour moi. Je le trouve plus impressionnant encore que le côté français et particulièrement sauvage.

Première « vraie » descente vers Arnuva. Au fond du val Ferret on aperçoit la tente du premier ravito solide et on entend un raffut du diable. Un public nombreux est présent pour encourager les coureurs à plein poumons.

J’entends crier mon prénom. « Quelqu’un me connait ? ». Non, mais comme chaque coureur a son prénom inscrit lisiblement sur son dossard, le public personnalise merveilleusement ses encouragements jusqu’à utiliser des diminutifs. C’est génial ! Je ne compte plus les « Allez Fredo ! » qui, tout le long de la course, auront autant d’effets bénéfiques qu’une bonne hydratation.

Arnuva (1769 m). 2:3902’ de course. 17,5 Km. Cumul D+ : 1142 m. Place : 307

Les ambiances aux ravitos me plaisent. Les bénévoles sont super sympas et aux petits soins des coureurs. Peu de monde… Ce n’est pas ce que diront tous les coureurs mais jusqu’à Champex, je ne saurai pas que je suis situé dans le 1er tiers du peloton.

C’est le bonheur et c’est léger comme une gazelle que je commence à attaquer le redoutable Grand Col Ferret. C’est franchement raide et long mais il passera sans aucune difficulté même si ma vitesse ascensionnelle commence irrémédiablement à baisser. Je commence à voir autour de moi des coureurs à la peine. Je les encourage car avec la neige qui commence à tapisser les contreforts du Grand Col Ferret, l’arrivée au sommet risque d’être dantesque… Elle l’est !

Photo Pascal Tournaire

On ne voit plus à 100 m. Un vent glacial vous gèle les doigts. Des coureurs sortent dans la précipitation polaire et coupe-vent. Pas le meilleur endroit pour s’habiller…

Mais ces conditions climatiques ne me posent aucun problème. Au contraire, je suis content. A plusieurs moments de cette CCC je me dirai que j’ai une chance inouïe d’être là et de vivre cette aventure qui m’a tant fait rêver. Et quand ce qu’on vit est plus grand que ce qu’on a rêvé, c’est le bonheur absolu !

Photo Pascal Tournaire

J’entame une très longue descente vers la Peule et j’approche ensuite la Fouly, le second ravito solide.

Je reste extrêmement prudent dans la descente qui commence à se transformer en torrent de boue. J’ai peur de me tordre à nouveau ma cheville handicapée (qui, au passage, ne me fait absolument pas souffrir). Moi qui aime bien « envoyer un peu » en descente, je m’oblige à assurer chaque foulée.

C’est finalement payant puisque j’entre à la Fouly avec d’excellentes sensations et des quadri reposés.

La Fouly (1598 m). 5:0604’ de course. 31,4 Km. Cumul D+ : 2044 m. Place : 303

Ici encore, c’est profusion de nourriture et gentillesse à tout niveau. Par contre, j’ai du mal à avaler autre chose que des quartiers d’orange (et mes gels liquides Overstim.s). En revanche, la soupe au vermicelle passe très bien et j’en abuserai tout du long. Pourtant je n’aime pas trop la soupe mais celle-ci étant très salée, elle contribuera sans doute à éviter les crampes.

Une pause de 15 min max (vérifiée après coup) et c’est reparti, direction Champex Lac, à mi-parcours, là où tout le monde dit que la course commence !

Etrangement, j’aurai très peu regardé mon GPS durant ma course. D’un autre côté, ça n’avait pas grand intérêt  vu que je n’avais aucun plan de route, pas de repère, mais juste une estimation « à la louche » d’un parcours à boucler entre 16 et 20 heures.

Je préfère courir au feeling, me focaliser sur l’arrivée plus que sur le chrono. Par nature humble et prudent devant l’inconnu,  je préfère progresser bien en-dessous de mes capacités. Finir est l’objectif primordial. Je ne veux pour rien au monde décevoir ma famille et mes copains coureurs qui me suivent à distance. Une pensée un peu puérile car il est évident que personne ne m’en tiendrait rigueur, à part quelques vannes sympathiques des copains.

Je prends le temps de consulter les SMS de ma chérie et des potes qui ont l’air autant dans la course que moi. Ca fait un bien incroyable et c’est avec la banane que quitte la Fouly. Je m’engage sur la longue portion roulante qui nous conduit à Praz de Fort. Cette partie, descendante sur 8 km environ, est très agréable et permet de se détendre car il suffit de se laisser allez tranquillement. Les sentiers sont très larges et permettent de courir de front. C’est l’occasion de faire des connaissances et de tailler la bavette.  Ça parle toutes les langues, c’est dingue ! Un anglais me fait comprendre que ça commence à aller moins bien pour lui, qu’il a mal partout. Je le rassure en lui disant que c’est normal et qu’à partir de maintenant, c’est la tête qui va nous faire avancer.

Les paysages, tous aussi beau les uns que les autres, défilent rapidement.

La longue ligne droite en descente et entre les sapins sur la crête de Saleina est l’occasion de piquer un sprint en se marrant. Petit instant d’euphorie où on oublie la gestion de course pour se laisser aller comme des gosses.

On traverse ensuite  le magnifique village tout en longueur de Praz de Fort. Punaise, c’est beau la Suisse ! On a franchement l’impression d’être dans le pays d’Heidi avec ses chalets aux balcons fleuris et aux abords impeccables.

Après une très courte portion de bitume, retour aux affaires avec la longue montée vers Champex Lac.

Rien de bien difficile mais à ce stade de la course, les jambes commencent à souffrir. D’autant qu’une bonne partie de la montée boisée  on entend l’agitation du ravito mais on ne le voit jamais arrivé ce qui a tendance à casser un peu le moral.

Un regroupement de supporters indique que le gros point de contrôle de Champex est tout proche. Enfin !

Champex Lac (1477 m). 7:5844’ de course. 45,4 Km. Cumul D+ : 2600 m. Place : 536 (à la sortie du ravito…)

Drôle d’endroit que ce ravito… Une énorme tente coupée en deux où d’un côté se trouvent des grandes tables destinées aux coureurs et de l’autre les supporters agglutinés derrière un comptoir. C’est immense, c’est peuplé et c’est un peu l’anarchie…

C’est le lieu où les coureurs font le plein de barres et gels perso puisque qu’ici l’assistance extérieure est autorisée. C’est l’occasion aussi d’enfiler chaussures et vêtement propres… Pour ceux qui en ont.

Je prends le temps d’avaler plusieurs soupes et (encore) des quartiers d’orange.

C’est à ce moment que j’ai la fâcheuse idée de sortir un sachet de poudre de boisson isotonique pour remplir ma poche à eau. Ce qui est surtout fâcheux c’est que je mets la poudre avant de la remplir. Conclusion, la poudre finie par boucher le tube de la poche à eau…

Je passerai près de 30 min à essayer de déboucher tout ce merdier… Je commence à m’énerver et à envoyer bouler le monde qui s’agglutine sous la tente. Je me suis pris à 3 ou 4 reprises pour effectuer une opération fastidieuse afin d’arriver à mélanger, une bonne fois pour toute, cette satanée poudre. Habituellement elle se mélange très bien mais là, avec l’humidité c’est un gros bloc qui est tombé au fond de la poche… « Mais quel abruti, sérieux ! ». C’est hors de question de repartir sans eau vu les difficultés qui nous attendent jusqu’à Bovine.

Je recommence tout sans m’affoler et le bouchon de poudre fini par se dissoudre…  Les statistiques d’après course montreront un déficit de plus de 200 places à la sortie de Champex mais à ce moment pas besoin de les voir pour me rendre compte que j’ai perdu inutilement du temps.

Je passe ma colère en envoyant des SMS aux copains pour expliquer la situation et c’est en courant que je rejoins le pied de la montée de Bovine. Ca calme !

Quelques instants après, tout va bien. Je relativise, y’a pas de problème : Le corps va bien, le moral est bon… Il pleut de plus en plus, pas de quoi se lamenter !

Me concernant, le jour déclinera dans la magnifique et difficile montée de Bovine. Le sentier devient escarpé et glissant. Il faut régulièrement lever haut les cuisses pour enjamber les rochers. Un magnifique terrain à crampes. Le sentier et les torrents ne forment plus qu’un. Mais qu’est-ce que c’est calme ! L’épaisse forêt étouffe même le bruit de l’abondante pluie.

Ce court moment entre chien et loup a un étrange effet sur moi et me transporte au pays des songes. Je me sens alors très émotif. Penser à ma chérie et mes enfants me fait venir des larmes de joie. Je pense à mon père qui mène depuis plusieurs mois un combat bien plus difficile que le mien et surtout qu’il n’a pas choisi. Le héros c’est lui !

La vision de franchir la ligne d’arrivée me traverse l’esprit et m’obsèdera jusqu’à la fin. J’en ai pourtant passé plusieurs mais je sais que celle-là sera la plus belle. J’ai hâte mais je sais que la précipitation peut être fatale et que tout peut arriver, physiquement et psychologiquement, à tout instant.

A quelques centaines de mètres du sommet de Bovine la neige et le vent glacial sont de retour. De très belles vaches noires, des Hérens je pense, habituées des lieux nous regardent avec leurs yeux qui en disent… pas grand-chose. Ces grosses tâches noires sur un blanc  immaculé ont quelque chose de surréaliste. La vision troublée par la neige qui tombe abondamment donne l’impression de voir furtivement le « Migou » (cf. Tintin au Tibet).

Il fait très froid mais l’étable/ravito de Bovine, posée à 1987m, est d’un secours inespéré. J’y vois des têtes franchement décomposées et des corps qui tremblent sans pouvoir se réchauffer. Je retire mes gants pour en retirer le maximum d’eau. C’est surtout aux mains que j’ai froid, mais aussi au ventre et au torse mais comme je n’ai plus de vêtements secs, y’a rien d’autre à faire qu’à se réchauffer dans l’effort.

C’est le moment où j’en profite pour sortir la frontale. Il ne fait pas encore complètement nuit mais comme la suite est une quinzaine de bornes en descente, il vaut mieux assurer l’éclairage. Je m’équipe de ma Petzl  Myo XP qui m’agacera très vite… A vouloir sélectionner un mode économique, je ne vois finalement plus grand-chose. Pourtant j’ai ce qu’il faut en piles de rechange. Mais, à ces instants, je pense passer toute la nuit dehors.

Dans la descente, je me rendrai vite compte qu’il n’y a pas de petite économie pour les autres non plus… Pendant plusieurs kilomètres, des coureurs plus rapides profiteront de ma frontale pour préserver la leur.

Je redescends le plus vite possible sous la ligne de neige pour retrouver un peu de chaleur (et la pluie) car j’ai les doigts franchement gelés. Même arrivé à Trient j’aurais du mal à les réchauffer.

Trient (1300 m). 10:5740’ de course. 62 Km. Cumul D+ : 3494 m. Place : 376

Le froid m’empêchera de traîner au ravito. Vu la difficulté de se réchauffer quand on s’arrête, je décide de repartir très vite. Ma pause à Trient aura durée seulement 7 minutes et je pense que c’est le bon choix vu que la fatigue semble retarder son arrivée. Cette pause aura seulement servie à changer de frontale. J’échange la Myo XP contre la NAO et là, c’est un changement radical ! Enfin je vois vraiment clair ! Mais celle-ci n’étant pas totalement étanche, j’espère que la pluie n’ira pas me la flinguer.

La montée de Catogne est éprouvante. Il me faudra près de 55 minutes pour monter les 820 m de pente dans les bois. Ce qui reste, certes, une vitesse ascensionnelle convenable après 11 heures d’effort. Mon pouls s’accélère désormais en marchant, signe qu’à allure égale, l’effort pour monter est plus important. J’accroche un groupe de 3 coureurs et nous montons en silence. Même sans parler, leur présence me donne de l’énergie. Passés 1800 m d’altitude, la neige est à nouveau présente et finira par atteindre 4 ou 5 cm d’épaisseur.

Le son d’un cor de chasse se fait entendre. En levant la tête on se rend compte alors que la musique provient d’un gîte ou d’une bergerie perdue dans la montagne. Une bonne âme qui joue en pleine nuit sa plus belle partition pour les coureurs de la CCC en plus la neige, c’est féérique ! J’ai l’impression de vivre un conte de Noël. Je n’oublierai jamais cet instant.

C’est gonflé à bloc et désormais avec la certitude d’aller au bout que j’entame la descente vers Valllorcine. On change de pays pour retrouver la France. « Je suis à la maison » et toutes les difficultés sont passées. Il suffit maintenant de se laisser descendre vers Chamonix.

Mais cette descente n’arrivera pas à me réchauffer et c’est en claquant des dents que j’entre dans Vallorcine. Malgré l’heure tardive, le public et les bénévoles sont toujours là pour nous encourager. Je n’aurais jamais vu autant de ferveur sur une course.

Vallorcine (1260 m). 13:2330’ de course. 72,3 Km. Cumul D+ : 4343 m. Place : 384

Mes 18 minutes d’arrêt à Vallorcine ne servent qu’à réchauffer mes mains et tenter de sécher mes gants (tout du moins de les passer du mouillé froid au mouillé chaud…)

C’est la dernière étape. Une montée très tranquille au col des Montets puis c’est la redescende sur Cham. Je regrette à ce moment de ne plus emprunter le parcours initial car j’ai les jambes pour grimper à la Tête aux Vents. En fait, la marche rapide en côtes ne me pose aucun problème et j’arrive même à en rattraper qui trottinent. Par contre la course devient très douloureuse au niveau des genoux.

C’est à partir du moment où je lâche psychologiquement du lest que la course devient moins agréable. Il faut dire aussi qu’une fois passé le col des Montets, la suite devient vite rébarbative. Mais je pense qu’à partir du moment où l’objectif a été mentalement atteint, la fatigue m’a envahie.

Je peste deux ou trois fois sur la longueur de cette dernière portion. « Ce n’est pas possible, y’a plus de kilomètres que ce qu’annoncent les affichettes de Vallorcine ! ». C’est simplement que j’ai du mal à avancer…

Un bon nombre de coureurs, ayant gérés avec brio leur fin de course, me doublent. Je n’en rattraperai que très peu. Mais je ne me laisse pas démoraliser. Ca n’a pas d’importance. L’essentiel est de savourer l’arrivée qui approche… Lentement certes, mais qui approche !

Quelques lumières de lampadaires et la présence de chalets endormis m’indiquent que Cham est tout près ! Mais je n’ai pas de repère et je ne sais pas à combien de kilomètres se trouve la ville…

Et Cham arrive sans prévenir… J’ai l’impression de passer du noir à la lumière en une fraction de seconde. J’étais en train de discuter avec un autre coureur quand je devine dans le brouillard le Centre Sportif où nous avions retirés nos dossards. Comme un papillon attiré par la lumière je pars comme une balle sans prendre soin de conclure poliment ma conversation. A cet instant je n’ai plus aucune douleur. Je voudrais alors que ce moment dure éternellement. C’est quasiment au sprint (enfin assez vite…) que je franchirai la ligne, non pas pour gagner une dizaine de places mais pour donner, en toute modestie, du spectacle au public présent. Mais surtout parce que je suis fier de moi et comblé de finir cette formidable aventure avec mes deux enfants. Ca, c’est la cerise sur le Mont Blanc !

Un dernier virage et l’impressionnante arche de l’UTMB me saute aux yeux !

Je ne sais plus où regarder tellement tout me semble merveilleux. Ca crépite de flash, ça crie. J’entends Laurence qui m’appelle et tourne le regard vers elle. A ses côté se trouve Jean-Louis, mon ami de toujours. Quel bonheur de partager cet arrivée avec lui.

J’écrase du pied la bande de chronométrage comme un rugbyman son ballon au moment d’un essai et pousse un cri de joie.

Chamonix (1035 m). 16:1232’ de course. 88 Km. Cumul D+ : 4672 m. Place : 377

A peine la ligne franchie, un membre de l’organisation me félicite. Je suis aux anges.

Les émotions se bousculent… C’est énorme. La joie est immense mais reste toutefois très contenue. Quelque chose a changé… Moi ! Les 16h12 de ma CCC m’ont fait grandir.

J’avais imaginé des centaines de fois franchir cette ligne d’arrivée : comment j’allais réagir, ce que j’allais faire ou dire mais ça a été complètement différent. J’ai le sentiment d’avoir été le spectateur ému de ma propre arrivée.

 Une semaine plus tard

L’émotion est encore grande et j’ai rapidement les larmes aux yeux quand j’en parle.

La grande fête de l’UTMB aura eu sur moi un effet incroyable. Pourtant, je n’en suis pas à  ma première course mais celle-ci a quelque chose de différent. On se sent vraiment porté par le public. L’organisation et les bénévoles mettent véritablement tout leur cœur pour partager l’amour de leur région.

Maintenant, est-ce que l’UTMB me fait du pied ?

Pas pour l’instant car la distance me paraît encore énorme. Mais refaire la CCC sous un grand soleil et avec le challenge d’un bon temps, j’y pense déjà.

Quels enseignements tirer de cette aventure ?

Ne jamais négliger les conditions climatiques. L’organisation se tue tous les ans à le répéter : Les courses de l’UTMB sont de vraies courses de montagnes. Connaissant pourtant un peu cet environnement, mes deux semaines dans les Alpes du Sud, sous un soleil de plomb, ont faussés cette réalité. Mais un sommet à 3000 m dans le Queyras sous le soleil n’a rien de comparable avec un 1800 m sous la tempête de neige dans le Massif du Mont Blanc.

L’humidité devient très vite inconfortable. Heureusement que j’avais dans mon sac un tee-shirt propre et sec que j’ai enfilé à Champex. J’ai constaté qu’une assistance à ce stade de la course donne un avantage non négligeable, du moins en termes de confort.

Bien préparer ses arrivées aux ravitos pour ne pas perdre inutilement du temps… et éviter l’énervement stérile.

Concernant la préparation, elle est à adapter en fonction de ses forces et faiblesses. Dans tous les cas, il faudra privilégier le dénivelé qui surprendra le coureur des plaines.

M’astreindre à la prudence tout le long du parcours fut la bonne stratégie pour moi. Ma cheville un peu en vrac a finalement contribué à ne pas me ruiner les cuisses en descente.

Je vais terminer par une évidence mais quand le plaisir est là, rien ne peux vous arrêter ! Le bonheur rend invincible !

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15 réflexions au sujet de « Courmayeur Champex Chamonix 2012 »

    • Merci Julien.
      Ca reste aujourd’hui l’aventure qui m’a procuré le plus d’émotions et donné envie de créer ce blog.
      J’espère que la suite sera aussi intense.

    • Merci ! Je suis content qu’il touche celles et ceux qui le lisent car ce récit a une saveur particulière pour moi.
      D’une part j’y ai vécu une aventure extraordinaire. D’autre part je me suis un peu livré pour la raconter. L’exercice n’est pas facile, encore moins quand en filigrane on adresse un gros message d’amour à ses proches.

      • Non, l’exercice n’est pas facile du tout, je veux bien te croire, mais tu l’as très bien réussi. Je suis bien placée pour savoir que l’écriture, quel que soit le ton, est toujours une façon de se dévoiler et c’est pas forcément évident. Donc chapeau !

  1. Très chouette récit. C’est amusant car j’ai ressenti exactement les mêmes sensations lors de la CCC en 2011. Un énorme souvenir. Je suis parti pour l’UTMB cet été. J’espère vivre la même chose… en mieux, puisque c’est plus long ! On verra bien.
    Mon blog : http://www.trailbook.blogspot.com (lien « courses faites »)
    Good luck pour la suite !
    F

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  3. Waouah, magnifique récit ! Ca me donne tellement envie, c’est l’un des rêves que j’aimerais réaliser.. D’ici quelques années, pour l’instant j’en suis bien loin ! Mais bon avec de la motivation et de l’entrainement, je me dis que je devrais y arriver un jour, enfin j’espère..
    En tout cas, magnifique récit, très belles photos ! Un parcours technique surtout au niveau du temps mais bon quand tu passes sous l’arche cela doit être tellement un moment magique que tu dois oublier la douleur et les km encaissés.
    Une belle aventure pour toi 🙂

    • Merci Aurore.
      Sache que ce rêve est à ta portée. Tout est question de patience et d’entraînement. Ce n’est évidement pas une aventure que je conseillerais à un coureur qui a un an de pratique mais c’est jouable à partir de 3 ans, en s’entraînant 3 fois par semaine et se préparant spécifiquement.
      Je me souviens avoir regardé bouche bée un reportage sur l’UTMB il y a quelques années, à une époque où je fumais un paquet par jour… Quelques années plus tard, j’ai réalisé en partie ce rêve. Plus que de l’avoir fait, c’est le chemin parcouru dont je suis spécialement fier.
      Merci pour ton passage et à bientôt.

      • J’ai l’espoir de le faire un jour alors, avec de l’entrainement et beaucoup de préparation. J’imagine bien, 160 km..Tu peux !

      • C’est comme apprendre à parler : C’est paraît impossible tant l’apprentissage paraît insurmontable. Pourtant, ça se fait tout seul avec le temps.
        Je suis persuadé que ce n’est pas une question de capacité mais de patience… Ou alors une capacité à être patient 🙂

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