TDS 2014 : Aventure(s) autour du Mont Blanc

TDS 2014

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C’est fait ! Pour la seconde année consécutive je boucle les 119 km de la TDS. J’avais peur de ce moment… Peur que l’émotion de la seconde fois soit moins intense que celle de la première. Elle est simplement différente. Notre arrivée fut triomphale et digne d’un final de péplum.

Chamonix, jeudi 27 août 2014

Il est 11h37, le soleil brille, il fait chaud et Chamonix est plein à craquer. Les 400 derniers mètres pour rejoindre l’arche d’arrivée sont magiques. Les centaines de personnes postées le long des barrières semblent présentes dans l’unique but de nous applaudir, Jeff et moi. Nous franchissons la ligne ensemble en compagnie de nos enfants respectifs. Jeff craque… Il met fin à plus de 15 heures d’intense souffrance… À ce moment précis la place du Triangle de l’Amitié est le plus bel endroit de la terre. Je savoure pleinement. Je jette un regard vers le Mont Blanc pour le remercier d’avoir été notre compagnon de route pendant plus de 28 heures. Le speaker hurle nos noms et la foule redouble d’applaudissements. Nous nous embrassons. Je félicite Jeff pour son courage, lui me remercie de l’avoir accompagné dans cette aventure.

Le mot n’est pas trop fort, Chamonix a toujours été pour moi le théâtre de mille découvertes, un lieu hors du temps où passé et présent se télescopent, un splendide décor où naissent et aboutissent de grandes aventures humaines. Cette année encore ce lieu magique ne m’aura pas déçu…

Glacier des Bossons, dimanche 24 août 2014

La pente est raide et Lilou commence à râler. Voilà plus d’une heure que nous marchons à grands pas et elle commence à fatiguer. Maxou ne dit rien mais je sens que lui aussi commence à saturer. Laurence, quant à elle n’est pas rassurée par la raideur du chemin qui grimpe à travers la forêt de sapins, manquant à de nombreuses reprises de glisser le long de la pente. Je les encourage leur promettant un spectacle à l’arrivée de notre périple qu’ils ne seront pas près d’oublier.

Un dernier ressaut et nous apercevons enfin le pied du glacier ! Je suis stupéfait de voir à quel point il a reculé depuis la dernière fois où je suis venu, soit il y a près de 30 ans…

TDS 18

J’ai une pensée émue pour Pierre, un ami disparu trop jeune, avec qui nous étions venu ici nous initier à l’escalade sur glace. Avec Maxou nous accélérons le pas pour nous approcher de l’impressionnante falaise de glace qui bloque notre progression. Nous nous écartons rapidement car au bruit de l’eau qui s’écoule du glacier se mêlent des craquements peu rassurants. En haut de notre tête, d’énormes rochers posés en équilibre sur la glace semblent attendre un rayon de soleil malicieux pour s’écrouler.

Laurence et Lilou nous rejoignent. Elles se posent à distance respectable du monstre de glace, bien décidées à profiter du soleil et de la chaleur de cette belle journée. Nous décidons avec Maxou de défier le grand serpent blanc en l’attaquant par ses flancs…

Courmayeur, mercredi 26 août 2014

Le car vient de nous déposer devant la patinoire. Le lieu est déjà bondé de coureurs. Avec Jeff nous ne prenons pas la peine d’y entrer mais préférons nous rapprocher du centre de Courmayeur pour se caler paisiblement dans un café. Il n’a pas l’air tendu et moi non plus. Nous sommes à quelques rues de l’aire de départ et la voix du speaker commence à se faire entendre. Elle semble même s’intensifier au rythme du jour qui se lève.

TDS 2Nous rejoignons le départ une vingtaine de minute avant l’heure cruciale. Nous déposons notre sac de rechanges qui fera le voyage jusqu’au Cormet de Roselend et allons nous positionner une vingtaine de mètres derrière la ligne de départ. Tout autour de nous c’est un festival de GoPro, de Smartphones et d’appareils photo, chacun voulant immortaliser ce moment tant rêvé. Il fait encore frais ce matin et j’ai décidé de partir avec un bas et un haut long, d’autant que la météo prévoit des vents violents sur les hauteurs. Je garde la GoreTex dans le fond du sac mais prends toutefois la précaution d’enfiler un coupe-vent léger afin de ne pas me refroidir.

7 heures approche et la pression monte. Les visages se ferment pour certains, des larmes coulent pour d’autres. Je vis le départ aussi intensément que les autres années mais de manière bien différente car cette année je peux partager directement avec Jeff ce que je ressens. Nous entendons l’hélicoptère de l’organisation approcher, signe que le départ va être donné dans quelques minutes. Un coureur devant moi se retourne et me regarde fixement. Il regarde mon dossard puis me regarde à nouveau… Il dit me connaître pour avoir lu mon récit de la TDS 2013. Il ajoute qu’il trouve mon blog de qualité puis disparaît dans la foule. J’en reste sans voix et bien évidemment très flatté.

07h01 – Courmayeur (1220 m)

TDS chrono 1

Une longue file de coureurs s’étend dans les rues de Courmayeur. Le public est toujours aussi bruyant et nombreux… C’est un vrai bonheur ! Les coureurs sont surexcités et nous doublent de tous les côtés. Mais le mot d’ordre est de ne pas s’emballer et d’arriver frais à Bourg Saint Maurice.

Nous grimpons les premiers 800 mètres de dénivelé à bonne allure tout en veillant à ne pas forcer et c’est avec une minute de plus que l’an dernier que nous passons le premier point de contrôle situé au col Checrouit.

08h06 – Maison Vieille/Checrouit (1959 m)

TDS chrono 2

  • Temps de course : 1:05”14’
  • Distance depuis le départ : 6,6 Km
  • D+ depuis le départ : 802 m
  • Classement : 301

TDS 1Quelques mètres plus loin se trouve le premier ravitaillement en eau mais nous ne prenons pas la peine de nous arrêter car les gourdes sont encore pleines. J’ai opté cette année pour le sac Salomon Advanced Skin S-Lab Hydro 12 couplé avec la ceinture S-Lab Advanced Skin M Belt Set. Ce combiné ultra léger me permet d’emporter 3 flasks de 500 ml idéalement réparties sur la poitrine et le ventre. Ma réserve d’eau et l’équipement obligatoire doit peser autant que l’an passé (un peu moins de 3 kg) mais je ressens nettement moins la charge sur les épaules.

Nous quittons la large piste que nous suivions depuis le départ pour emprunter un superbe single qui longe le massif. La vue est à couper le souffle. Le Mont Blanc n’a jamais semblé aussi prêt. Malgré la présence d’un grand nombre de coureurs il règne un calme religieux. Seul le bruit des pas et cliquetis des bâtons sur la roche viennent déranger l’aigle royal qui nous survole depuis un bon moment. Un pur moment de recueillement où chacun semble entrer dans sa course et entrer en communion avec l’environnement exceptionnel dans lequel nous baignons. Je lance un regard vers l’aiguille Noire de Peuterey et me surprends à rêvasser.

Chamonix Mont Blanc, Aiguille du Midi, août 1987

Je suis confortablement installé sur une vire, en pleine face sud. Le paysage est extraordinaire. C’est une belle journée d’été sans vent et il fait chaud… Même perché à 3700 m d’altitude. Tellement chaud qu’avec mes compagnons de cordées, Pierre et Manu, nous grimpons en short. On aurait presque l’impression de grimper dans les Calanques tellement le climat est estival.

Rebuffat BaquetLa mythique voie Rebuffat-Baquet est à la hauteur de sa réputation et nous prenons un pied phénoménal. Pierre, le plus montagnard de nous trois, grimpe en tête dans les longueurs où l’itinéraire est le plus délicat à trouver. Les dalles, fissures, dièdres et surplombs, tous plus esthétiques les uns que les autres nous permettent d’enchaîner de beaux mouvements dans un décor de rêve. Dommage que nous n’ayons pas emporté avec nous un appareil photo pour immortaliser ce moment. Il est clair que l’immensité des lieux et raideur de la paroi auraient impressionné nos parents.

Pierre est survolté. Il ne grimpe pas, il plane. Je progresse également sans effort et avale les longueurs sans aucune appréhension du vide. Je suis heureux, libre ! Ce moment restera probablement un des plus beaux souvenirs de ma vie de jeune adulte. Manu, de nature plus anxieux, ne dit pas un mot. Il est aux aguets et n’arrête pas de vérifier la solidité du relais. Comme toujours avec Pierre, on le charrie et comme à chaque fois il bougonne dans son coin. Je reprends mon sérieux et donne trois bons mètres de mou à Pierre qui vient d’attaquer la cinquième longueur en chantonnant.  C’est alors qu’une violente rafale de vent manque de me faire perdre l’équilibre….

08h56 – Arête du Mont Favre (2409 m)

TDS chrono 3

  •  Temps de course : 1:55”10’
  • Distance depuis le départ : 11,1 Km
  • D+ depuis le départ : 1293 m
  • Classement : 293

+5 min au passage du point de contrôle. Rien d’alarmant, on reste dans le timing à une allure confortable. J’aimerais pouvoir faire mieux que l’édition précédente mais Jeff n’a pas du tout le même objectif, visant raisonnablement les moins de 24 heures. Pas de problème, son objectif sera le mien ! Pour l’heure ce sont 400 mètres de descente vers le lac Combal qui nous attendent et une première pause au premier ravitaillement solide.

TDS 3

On déroule tranquillement, à l’économie. On profite du paysage et du soleil qui, par une chance incroyable, nous accompagne aujourd’hui. Hier il a plu des cordes toute la journée et maintenant c’est un ciel sans nuage qui surplombe nos têtes. Le sol est toutefois détrempé et nous évitons de justesse deux ou trois jolies chutes.

À l’approche du lac Combal nous croisons des randonneurs qui nous félicitent dans toutes les langues. Jeff se fait un point d’honneur de tous les remercier. Il le fera une bonne centaine de fois. Tiendra-t-il jusqu’à Chamonix ?

09h30 – Lac Combal (1970 m)

TDS chrono 4

  • Temps de course : 2:28”33’
  • Distance depuis le départ : 15,0 Km
  • D+ depuis le départ : 1315 m
  • Classement : 330

On remplit les gourdes. Jeff se jette sur les quartiers d’orange comme à son habitude. Pour moi ce sont quelques Tuc et un morceau de fromage. Nous reprenons ensuite notre course le long d’un single qui s’élève très vite en serpentant jusqu’au col Chavannes. Cette montée est un beau morceau : plus de 600 mètres de dénivelé sur moins de 5 km. Nous les avalerons en une cinquantaine de minutes à une cadence plutôt cool.

Arrivée au col le vent est d’une rare violence comme l’avait prévu l’organisation. Pas le temps de s’arrêter admirer le paysage au risque de se refroidir définitivement…

Aiguille du Midi, 5èmelongueur de la Rebuffat-Baquet, août 1987

Je me mets à frissonner de la tête aux pieds, plus par peur et surprise que par l’action du froid. Je me retourne et m’aperçois avec angoisse que le Mont Blanc, tout prêt, commence  à se recouvrir d’un épais manteau nuageux. Je croise le regard de Manu qui n’a rien de rassurant. Ce n’est pas la peine de se parler pour se comprendre. Au bout de quelques secondes qui paraissent interminables il brise le silence : « Le temps se gâte et il nous reste 5 longueurs à grimper… Comme toi je n’ai pris aucun rechange et je porte comme seuls vêtements un short et un T-shirt. Conclusion : On est très mal !… »

10h28 – Col Chavannes (2584 m)

TDS chrono 5

  • Temps de course : 3:27”26’
  • Distance depuis le départ : 19,7 Km
  • D+ depuis le départ : 1932 m
  • Classement : 313

Au sommet du col la vue change radicalement et s’ouvre sur un immense vallon qui semble se perdre à l’infini. Nous entamons une longue descente de 10 km sur une large piste. Pas d’emballement là encore. Malgré les 12 minutes de retard sur mon temps de référence nous restons raisonnables sur cette longue portion et déroulons sans forcer.

TDS 13

Au bas du vallon des Chavannes nous quittons la piste pour prendre un single boueux, voir même marécageux par endroit, pour rejoindre Alpetta. J’évite par tous les moyens de me mouiller les pieds mais ça se soldera par un échec, la boue atteignant parfois les chevilles. Jeff s’en moque complètement et patauge allègrement. Je lui signale qu’il est préférable d’éviter les flaques, au risque de le payer dans quelques heures mais il en a manifestement rien à faire.

Suit ensuite une courte section boisée puis un passage proche de la route qui mène au Col Petit Saint Bernard où nous serons de nouveau encouragés par une foule venue nombreuse. Nous retrouvons peu après la solitude des alpages pour nous rendre au lac Verney, un endroit que j’aime particulièrement.

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TDS 9Nous longeons le lac et grimpons juste après la fameuse « bosse » d’à peine 200 mètres mais qui laisse à tous les coureurs un souvenir mémorable. C’est LE spot de la TDS que tous spectateurs et accompagnateurs se doivent de fréquenter : L’ambiance est survoltée et la vue depuis le col est magnifique. De surcroît vous dominez la course que vous pouvez suivre sur plus de trois kilomètres.

Je passe cette difficulté sans problème en forçant légèrement l’allure histoire de faire un peu le spectacle. Nous sommes galvanisés par les supporters qui hurlent notre prénom inscrit sur le dossard. Certains agitent leur cloche de vache, d’autres banderoles et drapeaux. C’est génial !

12h42 – Col du Petit Saint-Bernard (2188 m)

TDS chrono 6

  •  Temps de course : 5:41”27’
  • Distance depuis le départ : 36,3 Km
  • D+ depuis le départ : 2494 m
  • Classement : 338

La pause au ravito sera longue… Trop longue à mon goût puisque cette fois c’est 30 minutes de retard que nous affichons au compteur. Je mets un coup de pression à Jeff mais il reste serein prétextant que ce retard sera rattrapé sur la seconde moitié du parcours. Je reste septique mais je n’en fais pas état vu que le chrono n’est pas l’objectif majeur.

TDS 20Alors que je suis en train de me faire servir un bol de soupe, Un coureur m’interpelle et me parle de mon blog et de mon récit de la TDS 2013 pour m’en dire le plus grand bien. Je suis un peu gêné par tant de reconnaissance mais je ne boude pas mon plaisir. C’est fou comme mon récit a donné à d’autres l’envie de tenter l’aventure ! J’en suis particulièrement fier et j’espère qu’ils prendront autant de plaisir que moi.

Au moment de quitter le ravito un autre coureur m’interpelle. Je me retourne et aperçois Maxime avec qui nous avons plusieurs fois échangés via internet et lors du Grand Raid du Queyras sur lequel il est bénévole. Ça me fait très plaisir de le voir. Il nous raconte qu’il est parti trop vite en suivant un ami qui vise le top 20 et que du coup il s’est un peu grillé. Nous décidons alors de faire un bout de chemin ensemble et repartons tranquillement pour rallier Bourg Saint-Maurice.

Suivent 14 kilomètres de descente. Ça papote allègrement, surtout Jeff qui semble tout heureux de pouvoir parler avec un nouveau compagnon de route. On n’avance pas très vite malgré tout j’ai l’impression de rejoindre plus rapidement la ville… Sans doute parce que je connais le chemin. D’ailleurs je fais un peu le lourd en dévoilant à chaque virage la suite du parcours en rajoutant des commentaires pas toujours motivants « Après c’est une portion pénible sur bitume… », « Avant Bourg Saint-Maurice on traverse un parc dont on ne voit pas le bout… », etc. L’effet est radical puisque quelques minutes après mes compagnons se découragent et se mettent à marcher (toujours en papotant). Je les rappelle gentiment à l’ordre et nous entrons dans la ville en trottinant sous les applaudissements d’un public massé le long des trottoirs. C’est maintenant que la course commence…

14h39 /15h03 – Bourg Saint-Maurice (837 m)

TDS chrono 7

  • Temps de course : 7:38”24’
  • Distance depuis le départ : 50,6 Km
  • D+ depuis le départ : 2556 m
  • Classement : 381

L’arrêt au ravito de Bourg Saint Maurice est totalement désorganisé. Entre le remplissage des gourdes de l’un, le pipi de l’autre et le contrôle des sacs de nous trois c’est un gros n’importe quoi. Nous y resterons 23 minutes (vs. 13 minutes l’an passé, soit près du double !). L’écart de chrono est désormais de 45 minutes. Mais l’important est que chacun puisse bien récupérer car la portion qui nous attend jusqu’au Cormet de Roselend, c’est à dire les 16 prochains kilomètres, est la plus difficile. En effet, 2000 m de D+ nous attendent ainsi qu’un beau passage technique, le Passeur de Pralognan.

Pour l’heure nous quittons Bourg Saint-Maurice et son centre-ville surchauffé pour retrouver la solitude des sentiers. Pas longtemps certes, car très vite nous rattrapons des coureurs à la peine dans la longue et harassante montée. J’avais énormément souffert au même endroit l’an passé mais cette fois ça passe nettement mieux. Connaître le parcours est ici un avantage. Au fils des lacets nous distançons Maxime qui n’est pas au mieux. Nous l’attendons avec Jeff mais il nous ordonne de poursuivre sans lui et qu’il nous rattrapera plus tard. Nous continuons sans lui…

Nous passons le Fort du Truc puis de très longues minutes après le Fort de la Platte. Jeff ne dit rien depuis un bon moment et à son regard je vois qu’il s’accroche comme un diable. C’est physiquement et mentalement très dur pour tout le monde. Je surprends un coureur assis et visiblement à bout de force, téléphone à la main, annoncer à sa femme qu’il abandonne. Plus haut, même situation mais cette fois c’est une femme en pleurs… Une véritable hécatombe.

Aiguille du Midi, 6ème longueur de la Rebuffat-Baquet, août 1987

Le vent souffle désormais violemment et de façon continue. Le temps de rejoindre Pierre au relais l’environnement est devenu hostile. On est passé en quelques minutes de l’été à l’hiver, de la lumière aux ténèbres. La Vallée Blanche, située au pied de la face sud de l’Aiguille du Midi n’est plus visible. Elle est recouverte d’une épaisse brume grisâtre qui ressemble à un linceul. Les pics environnants, si majestueux quelques heures auparavant, sont désormais les clous géants d’un cercueil qui s’apprête à se refermer sur nos malheureux petits corps frissonnants. Au vent glacial se rajoute une neige dure comme la pierre qui nous fouette le visage, nos bras et nos jambes à découvert.

TDS 12

Après l’inquiétude, c’est la panique… On entend Manu hurler plus bas mais la violence du vent nous empêche de l’entendre. Pierre me lance un regard de détresse qui me fait froid dans le dos. Si lui a peur alors on peut vraiment craindre pour nos vies ! Nous maudissons l’arrogance de notre jeunesse qui nous a fait prendre des risques stupides. Il aurait simplement suffit de suivre la plus élémentaire des consignes de sécurité à savoir s’engager en haute montagne avec un équipement adapté à toutes les conditions climatiques. Et comme un malheur ne vient jamais seul nous avons, bien évidement, prévenu personne de notre expédition…

Je demande à Pierre s’il est sûr de l’itinéraire car j’ai constaté que la dernière longueur manquait cruellement de protection à demeure comparé au début de l’itinéraire. Du reste le relais sur lequel nous sommes vachés est entièrement équipé de coinceurs lui appartenant. Il tente une amorce de réponse qui sonne faux puis finit par m’avouer que nous sommes perdus…

16h53 – Fort de la Platte (1973 m)

TDS chrono 8

  • Temps de course : 9:52”01’
  • Distance depuis le départ : 55,9 Km
  • D+ depuis le départ : 3705 m
  • Classement : 346

Passé le point de contrôle « fortifié » le sentier grimpe de nouveau mais désormais la pente est moins raide pour rejoindre le Col de la Forclaz. Les deux kilomètres suivants sont descendants, puis plats et à nouveau descendants à travers un paysage somptueux et sauvage à souhait. Le parcours redevient technique et la roche est glissante à cause des violentes pluies de la veille. Je me retourne et constate que je suis en train de distancer Jeff. Je garde malgré tout mon allure et l’attendrai plus loin, au sommet du Passeur de Pralognan. C’est toujours mieux d’attendre quelqu’un en haut d’un sommet parce que, d’une part, ça casse moins le rythme et, d’autre part, on a droit à la vue pendant qu’on patiente.

TDS 10

Je profite de ma pause au sommet pour consulter mes SMS. Je suis impressionné par le nombre de contacts qui nous encourage. Ça donne du baume au cœur à un moment important de la course où les organismes commencent à fatiguer. J’en fais part à Jeff au moment où il arrive mais préfère exprimer un ouf de soulagement au regard de l’effort qu’il vient de fournir. Je le rassure en précisant que nous venons de passer la plus grosse difficulté, que nous avons passé la mi-course et que maintenant chaque pas nous rapproche un peu plus de l’arrivée.

 18h28 – Passeur de Pralognan (2546 m)

TDS chrono 9

  • Temps de course : 11:27”05’
  • Distance depuis le départ : 62,1 Km
  • D+ depuis le départ : 4464 m
  • Classement : 317

Au moment d’entreprendre la descente nous voyons surgir Maxime. Il a retrouvé l’énergie suffisante pour refaire son retard. Pour moi c’est le signe que nous devons continuer et terminer ensemble. Nos retrouvailles semblent agir sur le moral car c’est en plaisantant que nous entamons la fameuse descente tant redoutée du Passeur de Pralognan.

TDS 12

Elle passe finalement très bien pour nous trois malgré le fait que le rocher soit glissant. J’aimerais dérouler une fois la pente moins raide mais j’ai l’impression que Jeff ralentit et que sa course est moins assurée. Il me dit avoir mal à la plante des pieds… Aïe ! Pas très bon signe tout ça… L’humidité dans les chaussures doit commencer son travail de sape.

TDS 12

Sur la section plate qui rejoint la zone de vie du Cormet de Roselend je tente une relance mais je me rends vite compte que personne n’emboîte ma foulée. Jeff et Maxime ont décidé de marcher et surtout de papoter. À l’approche du ravito je les pique dans leur orgueil pour les forcer à courir. Au regard du public qui nous encourage avec une telle ferveur ce n’est pas concevable ni respectueux de passer prêt d’eux sans trottiner la tête haute. Du coup ça fonctionne et c’est sous une salve d’applaudissements que nous entrons dans la tente du ravitaillement.

19h35 – Cormet de Roselend (1976 m)

TDS chrono 10

  • Temps de course : 12:33”38’
  • Distance depuis le départ : 62,1 Km
  • D+ depuis le départ : 4472 m
  • Classement : 357

L’épisode qui suit est un modèle de désorganisation. J’enlève mon haut, je vais chercher une soupe, change mon haut, retourne chercher du pain, revient vers mes affaires pour changer de chaussettes, retourne à la table du ravito chercher du fromage… C’est pathétique. On est mal installé pour se changer. Les gens autour de moi m’agacent car ils n’arrêtent pas de passer en me bousculant et en parlant fort (je vous laisse deviner dans quelle langue). Du coup je deviens irritable et passe mes nerfs sur Jeff à la moindre sollicitation de sa part. Il faut vite qu’on s’en aille d’ici ! La pause repas et le changement complet de tenue nous auront pris 45 minutes… Une éternité !

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Une fois dehors je suis surpris de voir à quel point le soleil est bas. La nuit est imminente et une nouvelle aventure commence. « Quand le soleil décline à l’horizon, le moindre caillou fait une grande ombre et se croit quelque chose » écrivait Victor Hugo. L’approche de l’obscurité à sur moi un effet calmant et c’est apaisé que j’entame la montée du Col de la Sauce.

La nuit est maintenant palpable et nous sortons les frontales. Durant la montée nous traversons des poches de brumes qui rendent l’ambiance féérique. Béat d’admiration (et probablement en pleine sécrétion d’endorphines) je ne peux m’empêcher de répéter lourdement « On n’est pas bien là ? ». J’ai pour seule réponse un long silence… Je savourerai donc cet instant de bonheur en solitaire. La cohorte de frontales qui scintillent devant mes yeux rajoutent du sublime au beau. Pour parfaire le tableau digne d’une fresque de Noël, la brume laisse place à un plafond étoilé. Il ne manque que The Power Of Love de Frankie Goes To Hollywood en fond sonore pour me faire venir les larmes aux yeux.

Le sentier descend vers la Sausse. Nous avançons avec prudence car le sentier est extrêmement boueux et j’aurai vite les pieds aussi trempés qu’à la CCC 2012. Maxime ne semble pas au mieux et Jeff souffre des pieds. Plus loin un phare clignotant et quelques bénévoles sécurisent le Passage du Curé plongé dans la nuit. C’est vraiment dommage de passer ici de nuit car le coin est franchement superbe. Le sentier taillé dans la roche est très glissant. Il faut rester vigilant et absolument éviter la chute qui, à cet endroit, serait synonyme de retour direct à Chamonix… En hélicoptère du PGHM.

Aiguille du Midi, 7ème longueur de la Rebuffat-Baquet, août 1987

La vision de nos trois corps enfermés dans un sac plastique qui balancent au bout d’un câble hélitreuillés dans la vallée me glace le sang. Je chasse cette image de mes pensées en cherchant sur mon baudrier un Friend de taille 2. Je l’enfonce d’une main tremblante dans la fissure rendue humide par la tempête de neige. Pierre, 20 mètres plus bas, m’assure tout en essayant de se mettre à l’abri du vent et de neige qui tombe désormais avec abondance. Manu est collé à lui, grelotant. Je passe la corde dans la dégaine, soulagé. Voilà plus de 10 mètres que je grimpais sans aucun point d’assurance.

Je dois reconnaître que je ne fais vraiment pas le fier à grimper en tête, perdu dans une voie que je ne connais pas, sous une tempête de neige, agrippé à un granit mouillé et avec deux copains qui viennent de prendre un coup au moral. Mais ce n’est pas le moment de flancher. Mes amis comptent sur moi et c’est à mon tour de leur donner un peu d’espoir. Je me donne une petite gifle et reprends ma progression. Je n’ai pas de temps à perdre car en plus de se refroidir à grande vitesse on risque de manquer la dernière benne du téléphérique…

22h14 – La Gitte (1663 m)

TDS chrono 11

  • Temps de course : 15:12”44’
  • Distance depuis le départ : 74,4 Km
  • D+ depuis le départ : 4848 m
  • Classement : 369

Arrivé à proximité du refuge de la Gitte je m’autorise une pause pour téléphoner à Laurence. Jeff et Maxime continue leur marche en direction du col perché 700 mètres plus haut. Je profite d’avoir un retard à rattraper pour forcer l’allure. Je suis content de constater que les jambes répondent encore super bien après 15 heures de course. Je rattraperai 20 minutes plus tard mes compagnons en grande discussion. C’est un vrai plaisir de se parler dans le noir, en pleine montagne avec pour seul témoin de nos échanges le faisceau de nos frontales. Nos discussions deviennent plus sérieuses, plus vraie, de longs silences venant renforcer l’importance des mots prononcés. Un bel instant d’amitié.

Je me retourne régulièrement pour attendre Jeff qui peine vraiment à avancer. Au fil des kilomètres son visage devient grave et son humour semble l’abandonner. Je lui lance une vanne, il esquisse un sourire et me double sans rien dire. Maxime, lui, semble aller mieux. Depuis des heures qu’on coure ensemble il est d’humeur égale. Son mental m’impressionne. Il a une résistance incroyable au regard de sa jeunesse et semble magnifiquement gérer son premier grand ultra.

C’est aussi lentement qu’à la montée que nous descendrons le col de la Gitte. Jeff souffre terriblement, surtout en descente mais il avance courageusement. Nous allons devoir remonter 150 mètres avant de redescendre à nouveau pour rejoindre le col du Joly. À l’allure où nous avançons le temps parait terriblement long. Jeff croit apercevoir au loin les frontales des participants de la PTL. J’éclate de rire en lui précisant qu’il s’agit en fait des phares de voitures qui montent au col. Des coureurs nous doublent par paquet de 10. Nous retrouverons enfin un peu de solitude sur le sentier qui passe sous l’aiguille de Roselette. Solitude de court instant car quelques kilomètres plus loin c’est au milieu d’un troupeau de vaches endormies que nous marchons. Quelques pas plus tard c’est la musique assourdissante du ravitaillement du col du Joly qui vient perturber notre quiétude.

01h25 – Col du Joly (1989 m)

TDS chrono 12

  • Temps de course : 18:24”23’
  • Distance depuis le départ : 85,2 Km
  • D+ depuis le départ : 5688 m
  • Classement : 410

J’aimerais repartir plus vite mais mes acolytes ne l’entendent pas de cette façon. J’adopterai leur rythme sans rechigner car ça fait bien longtemps que j’ai laissé tomber l’idée de faire un chrono. La descente vers les Contamines est interminable. Déjà l’année dernière je l’avais trouvé longue en courant… Imaginez en marchant. Je m’arrête tous les kilomètres pour attendre Jeff qui s’accroche comme il peut. Le seul plaisir de cette section vers les Contamines est olfactif, en effet une forte et agréable odeur de sapin remplit l’air saturée d’humidité.

À l’approche des Contamines l’assaut de coureurs reprend. Ça double à gauche, ça double à droite. Une véritable invasion de traileurs ! L’un d’eux me dépasse et ralentit à mon niveau. Il dit me connaître pour avoir lu plusieurs fois mon récit de 2013. Décidément, quel succès ! Lui, c’est Bledrunner, un membre de Kikouroù. Nous partagerons quelques instants nos impressions sur la course puis il repart en courant accomplir son exploit.

Les Contamines sont désertes. Il faudra approcher le ravitaillement pour apercevoir âme qui vive. Jeff qui n’en peut plus prend la décision d’aller se faire soigner auprès des médecins de la course. Je le suivrai quelques minutes après histoire de me faire soigner une belle crevasse sous le pied gauche. On me tamponne d’éosine puis on badigeonne ma chaussette de crème Nok. Ça devrait me soulager pour la fin de la course.

03h59 – Les Contamines (1167 m)

TDS chrono 13

  • Temps de course : 20:58”24’
  • Distance depuis le départ : 95,1 Km
  • D+ depuis le départ : 5761 m
  • Classement : 453

Maxime nous attends impatiemment en dehors de la tente des secours. Il craint de perdre le courage de repartir s’il arrête trop longtemps. À cette heure tardive je me surprends à avoir faim. Je récupère quelques victuailles et nous repartons les mains chargées de pain, de fromage et de tranches de Savane.

Le dernier gros morceau de la TDS nous attend. J’espère que mes compagnons ne souffriront pas trop. Pour l’heure nous attaquons la longue montée qui mène aux chalets du Trucs. Ça devient pénible de progresser au même rythme que Jeff et Maxime c’est pourquoi je préfère prendre de l’avance et attendre régulièrement. Du coup je double à plusieurs reprises les mêmes coureurs. C’est un peu frustrant de faire un bel effort pour doubler une brochette de coureurs pour ensuite se faire dépasser à nouveau, les fesses posées sur un rocher. À chaque fois ils me regardent intrigués en se disant « Voilà un coureur qui a une bien étrange manière de gérer sa course… »

Nous arrivons péniblement au pied du col du Tricot et de sa fameuse montée qui m’avait tant fait souffrir l’an passé. Au niveau du panneau qui indique le col à deux heures de marche je lance un chrono intermédiaire et j’accélère le pas. Je pousse comme un beau diable sur mes bâtons. Rapidement le souffle devient plus court mais les jambes répondent à merveille. Je dépasse un nombre incalculable de coureurs. La différence de vitesse est impressionnante. À mi-pente, concentré dans mon effort, je ne remarque même pas que le jour commence à se lever. La sueur perle de mon front, les cuisses commencent à brûler mais je ne lâche pas et j’arrive au sommet du col en 38 minutes, soit une vitesse ascensionnelle de près de 1000 m/h. Pas trop mal après 24 heures de course, non ?

07h00 – Col du Tricot (2126 m)

TDS chrono 14

  • Temps de course : 23:58”51’
  • Distance depuis le départ : 102,0 Km
  • D+ depuis le départ : 6924 m
  • Classement : 441

J’éteins ma frontale au sommet et m’installe confortablement pour admirer le spectacle de la nature mais aussi des coureurs qui arrivent dans la souffrance. Souffrants mais heureux d’avoir dompté la dernière grosse difficulté du parcours. Maxime, qui a retrouvé la pêche, me rejoint quelques temps après. Une vingtaine de minutes plus tard c’est au tour de Jeff de fouler les 2120 m du col du Tricot. Son visage n’évoque que douleur profonde. Nous pourrions presque la ressentir tellement l’affliction est palpable. Je l’encourage du mieux que je peux et nous reprenons prudemment la suite de notre aventure qui commence à avoir un goût d’achèvement.

TDS 15

La descente est insoutenable pour Jeff. À chaque pas la douleur est tellement intense qu’il s’attend à tourner de l’œil. J’ai peine pour lui mais je ne suis pas d’un grand secours. Je lui propose d’appliquer des pansements Compeed sur ses crevasses mais il refuse. J’essaie alors l’humour mais je me prends un nouveau bide… Le passage technique dans les rochers avant de rejoindre Bellevue sera son plus mauvais souvenir, soit le moment où la torture atteindra son paroxysme.

« Encore un effort Jeff ! Un dernier raidillon et nous basculons ensuite dans la descente qui nous conduit vers les Houches et après… Chamonix ! Peu importe le temps qu’il nous faudra les gars, vous êtes très bientôt finishers de la TDS ! »

08h44 – Bellevue (1796 m)

TDS chrono 15

  • Temps de course : 25:43”26’
  • Distance depuis le départ : 106,1 Km
  • D+ depuis le départ : 7059 m
  • Classement : 494

Nous prendrons quelques minutes pour discuter avec les bénévoles situés à ce point de contrôle. Dans la descente suivante je demande à Maxime s’il commence à prendre conscience de l’exploit qu’il est en passe d’accomplir. Il me répond qu’il ne réalise pas encore mais qu’il est particulièrement fier d’être quasiment au bout de la TDS le jour de son anniversaire. Je le félicite doublement.

Il nous faudra un peu plus d’une heure pour faire les 4 km de descente mais le salut se trouve aux Houches. Après, plus rien ne pourra empêcher Jeff d’aller jusqu’au bout !

Aiguille du Midi, 9ème longueur de la Rebuffat-Baquet, août 1987

Pierre m’a rejoint au relais et a repris l’ascension en tête pour ce qui semble être la dernière longueur… J’espère car nos corps insensibilisés par le froid ne résisteront plus très longtemps aux engelures. À mes côté Manu est silencieux. Il a passé le stade de la panique pour être maintenant dans celui du renoncement. Je surveille qu’il n’entre pas dans un état second qui pourrait le mettre en danger. Quant à moi, la concentration extrême dont j’ai dû faire preuve durant la longueur en tête m’a fait retrouver une certaine sérénité. J’ai maintenant le sentiment que tout ira bien…

« Relais ! Je suis au sommet ! » Hurle Pierre. Je le savais… Nous voilà sauvé ! Manu reprend instantanément de l’énergie et c’est à une vitesse digne des meilleurs grimpeurs russes que nous escaladons la dernière longueur (les russes étaient champions d’escalade de vitesse dans les années 80… Ils n’avaient, certes, pas trop de mérite dans la mesure où ils étaient quasiment les seuls à pratiquer cette discipline, le reste du monde de la grimpe préférant la compétition d’escalade à vue).

Encore encordés, nous piquons un sprint dans les couloirs aménagés sous le sommet de l’aiguille du Midi.  Plus que quelques dizaines de mètres et nous seront fixés… La dernière benne du téléphérique est encore sur sa plateforme. Yes ! Nous pouvons alors pousser un grand ouf de soulagement.

Avant même d’avoir rejoint Chamonix, nous plaisantons sur notre inexpérience qui a bien failli conduire à des conséquences dramatiques. La peur est vite oubliée quand on a 19 ans… Cette journée restera à tout jamais un magnifique souvenir. Notre inconscience, la folie de notre engagement m’ont appris que dans l’adversité la vie prend son sens et les amitiés se soudent.

09h57 – Les Houches (1019 m)

TDS chrono 16

  • Temps de course : 26:56”02’
  • Distance depuis le départ : 110,8 Km
  • D+ depuis le départ : 7059 m
  • Classement : 509

Le dernier ravitaillement est presque vide. Une jeune athlète italienne est assise sur une chaise. Elle fait la grimace en s’appliquant une pommade sur les pieds. Elle souffre terriblement elle aussi mais elle a un regard déterminé et un mental d’acier qui ne lâchera sûrement pas si près du but. Je l’observe avec beaucoup d’admiration mais je n’oserai pas la féliciter ou l’encourager, comme intimidé par tant de courage.

Bien décidé à en finir au plus vite mes camarades décident de repartir sans même avoir besoin de les forcer.  Nous empruntons l’espace de quelques instants le bitume et un large pont qui enjambe la N205 puis l’Arve en crue. Ensuite, nous suivons un large chemin en fond de vallée à l’orée d’une forêt de sapins. Encore 7 km avant la délivrance. Les coureurs, excités par l’odeur de l’écurie galopent sur cette portion roulante. Maxime trépigne. Il aimerait profiter de l’ivresse de l’arrivée en courant lui aussi. Mais Jeff nous répond que c’est au-dessus de ses forces. Nous libérons alors Maxime, lui proposant de faire son arrivée comme il en rêve. Il hésite, tiraillé par la culpabilité de nous lâcher. Mais je le rassure lui disant que c’est ensemble que nous aurons fait cette TDS, même s’il arrive 30 minutes avant nous. Soulagé, il s’élance sur la piste sablonneuse. Nous ne le reverrons plus…

Quelques minutes après nous croiserons Jérôme, l’ami de Jeff, venu terminer cette aventure avec nous. Passé le lac des Gaillands vient s’ajouter à notre trio femmes et enfants. L’émotion est à fleur de peau et Jeff se retient pour ne pas craquer. Il est dans un état second et peine à s’exprimer. Je jouerai donc le rôle de l’interprète jusqu’aux portes de Chamonix. On entend alors le bourdonnement de la foule au moment de pénétrer dans la rue du Docteur Paccard.

Il est 11h37, le soleil brille, il fait chaud et Chamonix est plein à craquer…

11h40 – Chamonix (1036 m)

TDS chrono 17

  • Temps de course : 28:38”34’
  • Distance depuis le départ : 118,7 Km
  • D+ depuis le départ : 7207 m
  • Classement : 572

TDS 5

22193579

 Glacier des Bossons, dimanche 24 août 2014

Comme deux chiots à qui on aurait ouvert la porte de la maison pour l’inviter à une promenade, Maxou et moi grimpons la moraine qui borde le glacier. Je suis impressionné par sa dextérité. Il faut dire que j’ai du mal à le voir tel qu’il est, c’est à dire comme un pré-adolescent de 13 ans et non plus comme un petit enfant. La période où je lui apprenais à grimper me semblent si proche… Il n’avait pourtant que 3 ans à l’époque.

Nous nous frayons un passage dans les éboulis pour nous approcher au plus près de la langue glacière. Je ne le vois pas tout de suite mais un homme est là, allongé au soleil sur un large rocher. Un peu plus loin se trouve sa fille qui doit avoir une dizaine d’année. Nous engageons la conversation. Il me conseille d’éviter de nous approcher du glacier car il a vu tomber des pierres du haut de la falaise de glace. Je lui confirme pour m’en être approché que le danger est perceptible.

Nous nous séparons peu après. Il part avec sa fille en direction du glacier puis l’escalade avec prudence à l’endroit où la pente est la plus douce. Avec Maxime nous le suivons une dizaine de mètres derrière. Soudain, il s’arrête et se penche pour observer la glace. Persuadé qu’il a découvert une crevasse je lui demande la profondeur. Il me répond que ce n’est pas une crevasse qu’il observe mais un avant-bras humain…

Main Bossons

Découverte macabre sur le glacier des Bossons

Le 3 Novembre 1950 un Lockheed L-749 Constellation d’Air India International, baptisé Malabar Princess, assurant la liaison Bombay Londres via le Caire et Genève, s’écrase à proximité des rochers de la Tournette à 4 677 mètres d’altitude tuant son équipage et ses quarante passagers. 16 ans plus tard, le 24 janvier 1966, la compagnie Air India perd un second avion de ligne, le Kangchenjunga et paye un tribu supplémentaire de 117 morts dans le même secteur, non loin du sommet du Mont-Blanc.

Ce sont les restes d’une de ces victimes recrachée par le glacier que nous avons devant les yeux. Tout autour de la zone se trouve des bouts de métaux qui après une observation plus attentive se trouvent être des morceaux du fuselage. Cette découverte macabre n’est en rien repoussante. J’éprouve au contraire une grande tristesse, comme si cette personne venait à peine de mourir alors que les choses se sont passées 64 ou 48 ans plus tôt. Les glaces du massif de Chamonix ont la propriété de conserver les corps, les souvenirs et les émotions.

Épilogue

Deux jours après j’irai déclarer notre découverte au PGHM. Le gendarme de permanence prendra ma déposition très au sérieux. A l’heure où j’écris ces lignes une patrouille a dû se rendre sur les lieux.

Aujourd’hui encore je pense souvent à cette histoire. J’aimerais connaître le visage de cet homme ou cette femme qui correspond à cet avant-bras. Il m’arrive d’en rêver la nuit.

Afin d’essayer de trouver des réponses j’ai effectué quelques recherches sur internet et j’ai appris qu’à bord du Kangchenjunga se trouvaient également des singes destinés à des laboratoires. Quand on regarde de plus près la photo prise de mon téléphone le doute est permis…

TDS 19

Mais rassurez-vous, le reste de notre semaine à Chamonix sera consacrée aux vivants. J’aurai le plaisir de discuter avec quelques connaissances sur le Salon de l’Utra Trail et notamment avec Franck sur le stand Suunto. Je partagerai un agréable déjeuner avec Doune, le coureur du Chablais. Je ferai la connaissance « pour de vrai » de François qui, malheureusement, n’arrivera pas à terminer la TDS, victime d’épuisement. Nous passerons une belle soirée en famille à nous régaler au Cap Horn, mon restaurant préféré de Cham. Je suivrai en live de nombreuses connaissances sur l’UTMB et la CCC. Une pensée pour Aurore et sa (presque) victoire sur l’OCC. Enfin nous profiterons entres amis d’une belle journée de fin d’été pour faire grimper nos enfants aux falaises des Gaillands. La relève est assurée, l’aventure et l’amitié ne sont pas prêtent de disparaître à Chamonix.

Crédits photos : Fred Bousseau, Franck Oddoux, Laurent Lafouche et Pascal Tournaire

Voir le parcours
Voir la trace GPS sur Movescount

Dossard TDS 2014

Logo UTMB

Résumé TDS 2014

Distance

Dénivelé

Chrono

Classement

FC Moyenne

Lieu

119 km

7250 D+

28:38:34

572/1584

(193 V1M)

NC

Courmayeur

/Chamonix

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29 réflexions au sujet de « TDS 2014 : Aventure(s) autour du Mont Blanc »

    • Tu n’as qu’une chose à faire : t’inscrire en fin d’année sans réfléchir et le reste suivra obligatoirement.
      En tout cas moi, je pose ma candidature pour l’UTMB 2015 !

      • Je suis encore un Ptit joueur et pour 2015 on passe au format 50km, j’attends de faire 2-3 courses avec du vrai dénivelé (+ de 2000mD+) avant de prétendre pouvoir faire OCC ou la CCC. En attendant je commence à m’équiper chez ton équipementier préféré 😉

      • Dommage que je n’ai aucun intérêt financier chez eux 🙂
        Concernant ta montée en puissance tu as raison d’être raisonnable et progressif. Par contre avec ton niveau actuel tu peux à mon avis te lancer avec une bonne préparation sur la CCC en 2015.

      • Flatteur 😉 sinon pour 2015 je penses prendre le départ du 50km de l’EcoTrail et en fonction du tirage au sort, soit le cross du Mont blanc soit la Pastourelle 53km sur les conseils avisés de François (Pasaprespas). Mais pourquoi pas en 2016, je veux vraiment être progressif et ne pas griller les étapes. La montagne ça n’a rien avoir avec les cotes de plaine.

  1. Je l’attendais ce récit !! Bravo à vous trois ! Vous avez fais une très belle course, dans de bonnes conditions et les photos sont magnifiques.
    La TDS a vraiment l’air d’être une course très belle et très technique en tout cas. J’ai bien aimé ton flash-back d’il y a quelques années.
    Et l’an prochain, l’UTMB ?
    A bientôt

    • J’ai lu que tu étais définitivement mordue, ça c’est une très bonne nouvelle. Ta passion va te permettre de réaliser de belles choses.
      Pour moi c’est effectivement l’UTMB pour 2015 si le tirage au sort est favorable. Jeff et Maxime devraient être de la partie. Réponse définitive début janvier…
      Et toi ?

      • Oui je suis accro ! Mais je vais essayer de ne pas sauter d’étapes cette fois (qu’avec l’OCC j’ai un peu quand même sauté une étape…) mais d’augmenter au fur et à mesure.
        Je croise les doigts pour toi alors, j’espère que cela sera positif. L’UTMB serait un peu la « consécration ».
        Moi ça sera des trails de 45-55km l’année prochaine, je vais rester sur ce format pour l’instant. J’ai d’autres objectifs en ligne de mire mais cela ne sera pas avant 2 ans.

  2. Bravo Fred, quel récit! Toutes ces histoires croisées m’ont fait vibrer. Et bravo pour cette course menée avec sérénité. J’espère vite te retrouver dans nos massifs 😉
    A+

    • Merci Yannick. J’ai aussi hâté de retrouver nos sorties à Sainte Victoire ou Mimet. On a encore de belles courses qui nous attendent d’ici la fin d’année. Et aussi le challenge Imoucha !

  3. Merci Fred pour ce chemin de traverse qui nous amène vers la littérature de montagne… dont je suis un grand fan !
    A te lire, et d’autres, je trouve de plus en plus que le récit de course devient un genre littéraire populaire spécifique, avec ses modèles et ses codes (parfois très stéréotypés…) mais aussi parfois ses éclats et ses perles.
    Je te remercie, ainsi que tous ceux qui font l’effort de mettre un peu de leur temps et de leur talent d’écriture dans ces récits, qui au delà de partager une expérience offrent un réel plaisir de lire.
    Et également des photos superbes !

    • Ton commentaire me fait très plaisir. J’ai essayé pour se compte rendu d’écrire quelque chose de différent, avec la volonté que le pratiquant comme le novice en trail y trouve un intérêt. Comme toi j’ai grandi avec la littérature alpine et les fameux livres rouges des éditions Guérin tapissent une partie de ma bibliothèque. Le trail ressemble beaucoup à l’alpinisme en fait, le danger en moins. On y trouve un fort engagement mental, l’aspect primordial de la préparation, un amour et un respect de la nature, etc. C’est aussi et surtout un formidable terrain de découverte où on en apprend énormément sur soi.

  4. Ping : TDS 2014 : Aventure(s) autour du Mont Blanc | T...

  5. Superbe recit bien agrémenté de photos Fred!! Toi qui avait peur de ne plus avoir le gout!! Et bien, voila une belle deuxième TDS. Je pari que tu reviendras…Je me trompe?

    • Tu as totalement raison puisqu’en fin d’année je tente l’inscription pour l’UTMB. Et c’est vrai qu’il a suffit de refaire la TDS pour retrouver le goût de l’aventure.
      Merci Vincent pour ton passage.

    • Merci Bobol. Que mes « histoires » intéressent aussi les non initiés m’encourage à continuer à les raconter en faisant l’effort d’essayer de me renouveler même si le temps me manque pour faire vivre ce blog comme je voudrais.

      • Tu t’es mis à la musique ?? Parce que là tu as trainé… A croire que tu avais raccroché les collants !
        Mais ça valait le coup d’attendre.

        Tu n’as pas eu ton instant de mysticisme ce coup ci ?

  6. Ping : Trail du Cousson – Les routes du temps | Highway To Trail

  7. Salut Fred,

    C’est moi le premier coureur qui t’ai interpellé pendant la soupe !
    Je confirme ici que c’est bien ton récit 2013 qui m’a donné envie de faire de l’ultra trail et la TDS en particulier ! (Note que celui de 2014 est vraiment excellent également, tu as un vrai talent d’écrivain ;))

    Du coup, ce fut réellement très étonnant pour moi de te croiser à ce ravitaillement.
    Il n’y a décidément pas de hasard ! Encore merci !

    N’ayant pas ton talent d’écrivain, je te link ma petite compil de vidéos et de photos…
    Je l’ai faite pour tenter de montrer (et remercier) ce qu’était cette magnifique course à mes collègues de boulot qui m’ont encouragé durant toute la course : http://youtu.be/ysWUAYFYR0M

    A bientôt j’espère, sur une montagne ou sur une autre !

    Stéphane

    • Un grand merci Stéphane !
      Heureux d’avoir de tes nouvelles et du coup un retour sur ta course que tu as brillamment mis en image. Ton montage est très émouvant et montre bien toute la beauté et la difficulté de la TDS.
      Bravo encore pour ta course et surtout ton final au mental.
      Il y aura probablement d’autres rencontres. Tu me croiseras presque obligatoirement sur les trails de Provence.
      Et toi, dans quel coin j’ai la possibilité de te croiser ?

      • J’habite dans le Lot, près de Rocamadour. Assez loin donc de la Provence.

        Je ne cours que depuis un an et demi mais en dehors des trails « locaux », j’ai également participé à quelques trails dans le Cantal (l’UTPMA, la pastourelle… c’est vraiment une région superbe qui gagne à être connue), les templiers, etc.

        Je reviendrai très très probablement du côté de Chamonix en 2015 avec en point de mir, le TOR des géants pour 2016, peut être… !

        Un trail en Provence, pourquoi pas ?!
        Si tu devais m’en conseiller un, ce serait lequel ?

      • Si je devais t’en conseiller un ça serait le Trail Sainte Victoire. Une course terriblement exigeante dans un décor unique en France.
        Par contre je ne connais pas du tout ta région mais ne demande qu’à la découvrir.

  8. Ping : Matériel et équipement qui m’ont accompagné en 2014 | Highway To Trail

  9. Ping : Trail Verbier St-Bernard, Traversée (du désert) | Highway To Trail

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